février 23, 2021

Devant les banques alimentaires, la détresse des étudiants

Par andy1712



Elle raccroche, ajuste son masque à fleurs et ôte ses écouteurs. « J’étais au téléphone avec une amie, je lui disais que j’étais venue. Et que… j’avais un peu honte. Je ne suis pas à la rue et, pour moi, les banques alimentaires, c’est vraiment pour les pauvres », confie Sarah, 20 ans, étudiante parisienne en marketing digital. La file d’attente, pourtant, serpente jusqu’à la rue adjacente. Comme elle, 500 étudiants patientent ce lundi soir aux abords d’un bar associatif du 13e arrondissement de la capitale en vue de récupérer un colis alimentaire qui leur assurera, pendant trois ou quatre jours, de quoi se nourrir convenablement.

« Les étudiants qu’on reçoit sont majoritairement des jeunes qui n’avaient jamais eu recours à l’aide alimentaire auparavant. Ceux qu’on appelle les nouveaux précaires », explique Julien Meimon, fondateur de l’association Linkee, qui assure depuis cinq ans la distribution d’invendus qu’elle réserve désormais, pour partie – à raison de 100 000 colis par mois – aux étudiants. « On s’est aperçus cet été qu’il y avait de plus en plus de jeunes, on a vu quelque chose monter, ce n’était pas bon. Alors, dès octobre, on a créé un programme dédié, en Île-de-France. Et les jauges [une inscription préalable à la distribution est nécessaire, NDLR] de 200, 300, 500 personnes sont immédiatement remplies », raconte le trentenaire.

« Je ne mangeais que des pâtes »

Et pour cause, depuis le début de la crise sanitaire, pas moins d’un tiers des étudiants français rencontrent des difficultés financières, d’après l’Observatoire de la vie étudiante. Et 56 % d’entre eux doivent se restreindre sur leurs dépenses alimentaires. « Au début, je ne mangeais que des pâtes », confie ainsi Emma, étudiante de 20 ans qui prépare le concours de professeur d’EPS. Et fait, depuis décembre, appel une fois par semaine à l’association. « J’ai perdu mes deux jobs étudiants, avant je faisais du baby-sitting en semaine et servais des cocktails dans un cabaret le week-end », raconte la jeune femme, qui se heurte aussi à « une grande solitude ». « Les cours en distanciel et le manque de ma famille, qui vit dans le Var et à qui je ne peux plus rendre visite, n’arrangent rien à la situation… »

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« On ne va pas se mentir, moralement, c’est très compliqué » abonde Juliette, 22 ans, étudiante en histoire, qui a convaincu, ce lundi, son frère David, étudiant en sciences physiques de quatre ans son aîné, de venir avec elle. « Nos parents sont eux aussi touchés par la crise. Ils doivent se serrer la ceinture et nous aident comme ils peuvent », raconte la jeune femme, qui a, comme Emma, perdu son job de serveuse et dont le nouveau mi-temps de surveillante de collège ne suffit pas « à remplir le frigo ». « Je viens ici pour pouvoir manger équilibré, sinon je ne me nourris que de féculents. Mais aussi pour les protections périodiques [dont l’association assure aussi la distribution], qui coûtent une fortune dans le commerce », explique-t-elle.

« J’essaie de me débrouiller seul »

Les étudiants financièrement autonomes, ceux dont l’activité rémunérée a été interrompue ou ceux dont la famille réside à l’étranger, sont précisément les plus affectés par la crise, révélait l’Observatoire de la vie étudiante dans une enquête de septembre 2020. Quand les situations ne se cumulent pas. Ainsi, Renato, étudiant en langues romaines à la Sorbonne, au chômage partiel depuis que le restaurant dans lequel il travaille a baissé le rideau, peine à « joindre les deux bouts ». « Je n’ose pas demander d’aide à mes parents, qui vivent au Brésil, j’essaie de me débrouiller seul, jusqu’au moment où je ne pourrai plus », raconte le jeune homme de 26 ans, qui « [se] plonge dans son mémoire de recherche », comme « un remède pour oublier la situation ». Et confie du bout des lèvres « Certains matins, je n’ai même plus envie de sortir de mon lit… »

Nassim*, étudiant ingénieur de 25 ans, traverse peu ou prou la même situation. Ses économies ont financé sa première année de master à Paris, mais l’annulation du stage rémunéré qu’il devait commencer en janvier, pour valider sa dernière année, et les « quelques centaines d’euros » que ses parents, résidant au Maroc, lui envoient chaque mois, rendent son quotidien difficile. Alors une fois par semaine, il quitte sa chambre étudiante de Cergy (Val-d’Oise) et fait une heure trente de trajet pour gagner la banque alimentaire. « Ça me permet aussi de changer d’air et de voir un peu de monde », sourit-il, tandis qu’une fanfare étudiante s’époumone aux abords du bar associatif.

« S’alimenter ne doit pas être un enjeu »

« Venir ici réchauffe un peu le cœur », abonde Léa, étudiante en histoire de 22 ans, tandis qu’elle porte à bout de bras deux sacs de toile lestés de fruits, légumes, œufs, laitages, céréales et conserves. « Ce soir, c’était mon tour. Il y a un colis pour moi et un pour mon petit ami. Ce sera une préoccupation en moins et ce n’est pas une petite chose ! » explique-t-elle. « C’est précisément l’objet de notre démarche. S’alimenter ne doit pas être, pour ces jeunes, un enjeu, souligne Julien Meimon. On espère cette aide ponctuelle. Mais, on le sait déjà, les effets de la crise vont durer, plus longtemps que la crise elle-même. »

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* Le prénom a été modifié.